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Les mots de Ceux qui ne dorment pas

 

Ceux qui ne dorment pas

Novembre 2015 - Novembre 2016

Le projet avait débuté en octobre 2O15.
Les portraits ont finalement été réalisés entre novembre 2O15 et novembre 2O16.
Contre toute attente, il y a eu deux moments.

De novembre 2O15 à mars 2O16, l’urgence.

Tout s’est précipité après cette nuit du 13 novembre passée à quelques mètres du Bataclan.
Des rendez-vous, quelques portraits étaient déjà pris alors nous avons continué, eux et moi, dès le 15 après-midi.
Je parlais à peine, dans une confusion extrême. Alors je suis allée dans leurs intimités, dans leurs intérieurs, leurs lieux de vie – chambres, cuisines, balcons, salles de bains – et les ai saisis dans l’état de leurs insomnies, solitudes, errances, pensées, dans une émotion et une intensité partagées,
Loin du regard des autres, ils fument, réfléchissent, prennent des bains, regardent dehors... attendent la suite.
Si ces gens ne sont pas tous insomniaques, je le suis.
Je devais saisir chez eux l’image de mes nuits sans sommeil, et d’insomniaques nous sommes passé à «aux aguets», «en alerte».
Ceux qui ne dorment pas deviennent Ceux qui s’exposent, Ceux qui se mettent en danger, bref, Ceux qui font.

De mai 2016 à novembre 2016, la guérison.

Tout se précipite encore. Nous avons tous beaucoup à dire et cela commencera avec mon fils, Sandro, au mois de mai.
Alors nous reprenons, avec d’autres lumières, d’autres contrastes, d’autres envies.
C’est le deuxième temps et jamais le verbe dormir n’a aussi joliment montré son sens figuré.
Nous nous activons avec le printemps.
Vos mains, vos bras, votre profil, vos volutes de fumée, vos yeux émus m’entourent et m’ont emmenée loin de moi.
Je suis revenue avec ça.


Frédérique

15 novembre 2015. Autour de 16 heures. Tout est flou. Frédérique est très émue, moi aussi.
Elle a la douceur et le courage de continuer les photos avec moi.
Frédérique dort peu. Elle écrit, la nuit. Elle fume.

Olivier

Olivier est photographe.
Il ne pose pas. Nous allons déjeuner.
Nous sommes le 6 décembre.

Juliette

Juliette est belle, comédienne, elle a l’air douce en m’ouvrant la porte.
Nous ne nous étions jamais vues pourtant elle se laisse faire.
Juliette confesse quelques failles.
« Repenser aux nuits et à la solitude quand le sommeil ne vient pas. Une solitude parfois sereine, parfois pas du tout. Prendre le temps. »

Nils

Nils est un petit garçon très éveillé et très sensible.
Il a pris le boa noir et a voulu faire une photo avec.
Nils ne laisse jamais rien au hasard.
Il explique pourquoi il veut faire cette photo :
« Ma maman ne pouvait pas sortir et j’étais triste. J’ai pensé à Charlie Hebdo et à ceux qui se sont fait tuer. Après j’y pensais pas, une fois que c’était passé c’est passé.»

 Freddy

Freddy

Freddy

Freddy a accepté cette photo, presque aucune autre.
Son expression sur cette photo bouleverse depuis lors.

Max

Max est précis et attentif.
Max est un oiseau de nuit, il dort peu, observe, réfléchit,
ne choisit pas ou choisit d’être un divertissement.
Il chante, court, cherche le bon mot et le décalage.
Il est ordonné et collectionne les dessins et gravures érotiques.
Max dit :
« Aimer le jour autant que la nuit. Ne pas choisir. Dormir dans l’interstice. »

Claire

Claire est émue, timide, fine et discrète.
Nous parlons du traumatisme et de l’absence de mots,
de la difficulté des échanges.
Nous parlons des objets du quotidien et de leur importance dans le décor.
Claire accompagne ses coups durs avec « Lucky Old Sun »
et elle dit « ce goût de nostalgie mêlée d’espoir ».
« Dear Lord above, can’t you know I’m pining, tears all in my eyes. Send down that cloud with a silver lining, lift me to Paradise ! » (Lucky Old Sun)

Sébastien

Sébastien est imposant, charismatique et doux.
Son regard a parfois l’air fatigué.
Il a eu ses nuits sans sommeil, c’est passé...
Sur la photo le décor penche pas mal..

Mathieu

Mathieu est créatif et une partie de sa vie est dessinée
sur son corps. On y trouve entre autre un bonhomme masqué, un cœur à nu, un ballon qui s’échappe et une église en feu.
Je n’avais pas prévu le thermomètre nounours à la fenêtre.
Mathieu a ça en tête :
« Un jour on rallume et tout le monde est parti Les revenants tardent et les regrets nous criblent Souffle tes bougies comme les enfants terribles. » (Grand Blanc)

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Christelle et Chloé

Christelle et Chloé avaient envie mais peur.
Elles ont décliné et puis non, elles se sont lancées.
Deux comédiennes, qui font du bruit, de la musique,
qui parlent fort.
Nous avons parlé, bu, fumé, ri. J’ai failli pleurer.
« “Ceux qui ne dorment pas” et bien ils s’aiment... Entre autre... » (Christelle)
« Ceux qui ne dorment pas ont certainement oublié de dire quelque chose. » (Chloé)

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Nina

Nina est peu là.
Elle voyage beaucoup, tout le temps, ne peut rien prévoir
à l’avance, culpabilise et trouve des solutions pour stabiliser.
Quand Nina est là, elle irradie. Sa présence m’a toujours
impressionnée et touchée.
Elle habite dans un grand loft, banlieue Nord.
La baignoire est immense.

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Lara

Lara m’ouvre la porte de son nouvel appartement en tenue
du dimanche. L’espace n’est pas apprivoisé, et nous glisserons doucement vers la fenêtre de la salle de bain, sa préférée, celle où elle doit finalement être.
Lara, comme Noémie, ne se lance qu’en temps deux, celui d’après l’urgence.
« Chercher le phare vérace, seul à pouvoir éviter le naufrage dans cet océan de rêves, de cauchemars, de vide et d’inconnu. »

 

Elisa

Je suis obstinée et obsédée. Je ne dors pas.
Je pense à la lumière, aux rideaux, aux fenêtres, aux absents,
aux baignoires et je me perds souvent dans les détails.
Je fume aux fenêtres, la nuit, le matin vers 5 heures.
« J’ai décidé de ne plus rien décider, d’assumer le masque de l’eau, de finir ma vie déguisé en rivière, en tourbillon, de rejoindre à la nuit le flot ample et doux, d’absorber le ciel, d’avaler la chaleur et le froid, la lune
et les étoiles, de m’avaler moi-même en un flot incessant. » (Jim Harrison – Poème du chalet)

Céline

Elle sort de sa douche, cheveux mouillés, pas de maquillage,
débardeur. Des lots de babioles, bibelots, bondieuseries accompagnent
ses jours et ses nuits.
Nous sommes le 12 décembre, Céline ne prend plus le métro
depuis un mois. Elle écrit :
« Est-ce que je choisis de continuer cette mascarade ? Est-ce que je reste ? Est-ce que je te quitte ? Tu me prends, tu me jettes, tu m’émerveilles, tu me dégoutes. Paris ! Tôt ou tard il faudra régler nos comptes ! »

Céline

Céline est travailleuse, exigeante, honnête. Elle fait des choses qui m’étonnent, auxquelles je ne m’attends pas. Poser ici par exemple. Elle rit. Beaucoup. Parfois c’est nerveux.
Elle dit :
« Le temps s’est arrêté, je rêvais éveillée. »

 Julie

Julie

Julie

Julie est dans sa maison-chalet, avec les arbres autour.
En janvier elle pose pour la première fois, sa main au grand jour.
« Je cultive l’asymétrie, le penchant, le déséquilibre. Au bout de mon bras le vide nécessaire. La prise de risque, la folie, l’amour des autres, l’ombre et la lumière. Je cultive l’asymétrie, le flou, le fragile. A bout de bras, la force, l’envie, la faiblesse. Entre toi et moi tout cela. La photographie comme lien, une nécessité. Bientôt en duel, la création au bout du bras. Tu es un révélateur.»

Antonin

Antonin est a l’affût. Une intelligence. Antonin écoute, analyse, attrape et comprend.
Il habite une maison dingue, haute, perchée et chargée.
Il y a une guitare, un piano, des livres, bien sûr.
Il se fait prendre en photo en lisant « Prendre date » de Boucheron et puis joue du piano. Nous sommes en février.
Quand je lui demande un texte il répond :
« Un temps à rire et courir, un temps à ne pas mourir, un temps à craindre le pire, il fait beau comme jamais. » (Aragon)

Yanni

Nous nous voyons pour la première fois. C’est le premier jour d’été. Je ne devais pas faire ces photos c’était un faux rendez-vous. Il a joué le jeu, ravi, léger et amical.
Cette rencontre – doublée du printemps – a amorcé un changement.
« Je savais que derrière l’objectif se cachait une âme sensible. On a fumé, on a bu. Du café, il était tôt. Elle a sorti son appareil, l’air de rien. Et a commencé à m’emmener vers la lumière. Je venais de comprendre, elle voulait me mettre en vitrine... »

Eric

Nous restons dans les escaliers, les parties communes.
L’appartement est impossible pour moi, c’est le lieu d’une ancienne intimité. J’aime son regard ses traits acérés.
Je le trouve trop maigre et beau je crois que je lui dis.
Eric dit, assis :
« Derrière il y a une fenêtre et sur le côté aussi Ici, l’ombre était propriétaire Et puis elle a invité la lumière... »

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Claire

Nous reprenons rendez-vous avec Claire avec l’envie d’autre chose.
Le ciel s’est dégagé le soleil arrive enfin.
Je lui écris :
« Ma chère Claire. Tu es la seule et l’unique en double dans ce livre. Souviens-toi quand nous sommes allées chercher ensemble une autre lumière dans ce printemps triste. C’était le 21 mai. »

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Sandro

Sandro n’a pas pu. Pas avant mai. Pas une photo.
Et puis nous nous sommes libérés tous les deux en avril.
Sandro a pris son temps, il a eu besoin de six mois
avant de reprendre son souffle.
« Je n’étais pas triste. J’étais pas non plus joyeux. J’avais peur qu’il y ait des gens qui rentrent dans notre maison et nous tuent. Mais là j’ai plus peur depuis que ma maman m’a réconcilié. »

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Sylvie

Ce jour-là Sylvie emménage dans cette maison en Dordogne.
C’est bien le premier jour, la première fois qu’elle regarde par cette fenêtre. Et moi je regarde Sylvie virevolter et prendre ses marques. Sylvie est belle ne fait pas grand chose comme les autres. Elle se lève tôt, regarde ce nouveau lieu avec des yeux ébahis et parfois inquiets. Je reste une semaine.
Sylvie ajoute :
« Etre exactement là où l’avenir devient présent _ vertige _ excitation. »

Noémie

Elle se lance pour la deuxième session de photo, celle de la guérison, et l’a mûrement réfléchi.
Noémie est en changements, en mouvement et l’espace – la chambre – est la sienne sans l’être.
Noémie dit :
« Avoir la liberté de ne pas sourire, le temps de laisser échapper les sorcières et les fantômes. Respirer, réfléchir et repartir. »

Eva

Eva se cache derrière son écran de fumée.
Nous savons toutes les deux qu’elle boucle ma boucle, et que c’est le début de la sienne, d’une autre. Alors on fume.
Elle écrit :
« C’est une longue histoire, la nuit. Elle m’appartient. M’y perdre et m’y retrouver. Je fume, je lis, je pense et puis j’oublie. La mélancolie heureuse bercée de musiques tristes. Je n’ai plus peur, je suis à l’abri. Tout est possible. Je suis libre.»

A celles et ceux qui ont dit oui avec timidité ou enthousiasme,
les deux souvent.
Merci pour les confessions, l’intimité, les portes ouvertes,
les draps défaits, et tous les mots.
Que vous ayez eu envie de faire avec moi et que nous fassions
ensemble.
Merci à ceux et celles qui m’ont soutenue et qui ne sont pas
dans ce livre.
A Hélène de m’avoir dit en septembre 2015 «il faut que tu refasses
des photos».
Et puis à mes fils, qui me regardent faire avec bienveillance.